20.7.07

Les terrils de verre de Maïlouoou Souou

Maïlouou Souou, petite bourgade du Kirghizstan, est devenue célèbre pour ses montagnes. Mais celles-ci n’attirent aucun randonneur : ce sont des montagnes de verre, de 10 à 12 mètres de haut. Ces dangereux terrils sont les vestiges de ce qui fut la plus grande usine d’ampoules de l’ex-URSS. Aujourd’hui, 5000 à 8000 personnes par jour viennent risquer leur vie pour récupérer les fils de nickel soudés au culot des ampoules. Quelques euros en guise de « rémunération » et l’essentiel du profit pour le négociant allemand qui a découvert le filon. Les conditions de travail ? 27 personnes mortes sous une avalanche d’ampoules en 3 ans, de la poussière de verre qui se dépose dans les bronches et les poumons, l’humiliation, l’alcoolisme et des collégiennes qui viennent se prostituer sur cette scandaleuse décharge. Et avec ça, une bonne dose de radioactivité : le site était jadis une mine d’uranium, celui-là même qui servit à fabriquer la première bombe atomique soviétique.

Le Piaf n°16 - Juillet / août 2007

La mort d'Aral

Depuis leur indépendance, les 5 Républiques centre-asiatiques de l’ex-URSS (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Turkménistan) doivent gérer le lourd désastre écologique hérité de l’Union Soviétique : sols dégradés, eau polluée, déchets radioactifs... Et cette mer d’Aral dont on parle déjà presque au passé.

Dans les années 50, les planificateurs soviétiques ont décidé de spécialiser l’Asie Centrale dans la production de coton. Cette culture, très gourmande en eau, a nécessité la création d’un vaste système d’irrigation, détournant les deux principaux fleuves de la région : le Syr Daria et l’Amou Daria, soit les deux fleuves qui se déversent dans la mer d’Aral. C’est ainsi que l’homme a créé « la plus grande catastrophe écologique du XXème siècle ». La mer d’Aral, insuffisamment alimentée au profit des champs de coton, a perdu 60% de sa surface depuis 1960. Elle est même coupée en deux depuis 1989. Les côtes ont reculé de plus de 100 km. Les deux principaux ports, Aralsk et Mouinak, sont devenus des cimentières de bateaux où errent d’anciens pêcheurs devenus alcooliques, des femmes anémiées, des enfants désoeuvrés.

La disparition de la mer d’Aral a de multiples conséquences : changement climatique, tempêtes chargées de sable et de sel qui stérilisent les terres, eau et aliments empoisonnés par les pesticides, poissons tués par l’augmentation de la salinité des eaux, drames sanitaires (anémies, cancers du foie, tuberculose et des taux de mortalité infantile et d’enfants malformés ou handicapés parmi les plus élevés au monde). Sans compter la mort économique de toute une région qui ne vivait que de la pêche.

Les habitants ont vu se succéder pendant 30 ans des centaines d’experts venus des quatre coins de la planète, et ont écouté autant de promesses politiques. Mais, mis à part un barrage construit en 2005 avec l’aide de la Banque mondiale dans le nord pour sauver la « Petite Mer », rien ne bouge. Et la mer, la grande, ne cesse de s’éloigner. Le problème ? Trop coûteux. A l’heure de la mondialisation et du « développement durable », l’humanité laisse disparaître une mer et mourir une région ? L’heure est grave… D’autant plus que « l’erreur » pourrait bien se reproduire : le lac Balkhash (Kazakhstan), deuxième lac de la région, est également menacé d’assèchement : les Chinois puisent toujours plus dans le principal fleuve qui l’alimente, pour les besoins de leur agriculture et de leur industrie pétrolière. Et c’est toute l’Asie Centrale qui pourrait se trouver à court d’eau potable, avec les conséquences humanitaires et géopolitiques que l’on peut imaginer. Alors à quand un statut mondial pour ces biens communs de l’humanité et le financement de leur protection par des écotaxes internationales ? Face à cette doctrine productiviste (qu’elle soit communiste ou capitaliste) qui considère la nature comme un réservoir de ressources au service de la croissance économique mondial, la question mérite d’être posée…

Le Piaf n°16 - Juillet / août 2007